vendredi 12 juin 2020

Vidéoconférences Samedi 27 juin 2020

13h00-15h30

Raphaël PIERRES (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)

« Pour une analyse comparatiste du problème de l’intériorité »

Nous partons du constat que les débats sur le caractère européen du sujet, très polarisés, semblent trop souvent réducteurs: il y a ou il n’y a pas de sujet hors de l’Occident, tout ou rien. Par contraste, mobiliser la notion d’intériorité permet d’introduire des nuances dans ces grandes oppositions. Nous désignons par intériorité un modèle de l’esprit comme espace intérieur, indissociable de pratiques historiquement et géographiquement situées. Or, il apparaît difficile de défendre l’idée qu’il n’y a rien de tel que l’intériorité au Japon, pas de pratiques intérieures, aucune présence du vocabulaire de l’intériorité dans les textes littéraires et théoriques 1.
Toutefois, il ne suffit pas de se contenter du repérage de ce trait commun: il s’agit au contraire pour nous de le prendre pour base d’un travail philosophique de comparaison et de problématisation. Un premier enjeu de ce travail comparatiste tient ainsi à la tentative théorique d’une historicisation, qui ne soit pas une relativisation, des structures: car les structures, une fois constituées, ont une résistance, et tendent à orienter vers des formes qui ne sont pas arbitraires. Par cette enquête  comparatiste, il s’agit de mettre à jour les contraintes qui orientent tel ou tel tracé du partage entre intériorité et extériorité.
Un second enjeu engage la problématisation du motif-même de l’intériorité. D’un côté, prendre au mot cette image conduit à des contradictions logiques, difficiles à surmonter, qui engagent le statut épistémologique de l’introspection: il y a de solides raisons de penser que le modèle de l’intériorité conduit à concevoir les idées comme privées –ce qui pose des difficultés en théorie de la signification2 –ou qu’appliquer à l’esprit la logique du lieu est une faute de grammaire, une erreur de catégorie3.
Mais de l’autre côté, ne pas du tout prendre l’intériorité au pied de la lettre, la considérer simplement comme un mythe ou un faux problème tend à désincarner complètement l’image, à la couper de son socle historique, c’est-à-dire à en manquer l’effectivité pratique. Dès lors, faut-il renoncer à se figurer l’esprit en termes d’intériorité, pour privilégier, par exemple, une conception sociale de ce que nous désignons comme mental, ou bien faut-il maintenir un usage du réseau sémantique de l’intériorité afin de penser la situation du mental, et tout particulièrement, son incarnation?
C’est dans cette perspective qu’il nous faut désormais faire un pas de plus, et passer du repérage de similitudes à l’analyse de différentes manières dont l’intériorité a pu être problématisée, en particulier dans la philosophie japonaise. En ce sens, il nous apparaît tout spécialement remarquable que la réception de la philosophie européenne au début de l’ère Meiji ait donné lieu à des tentatives d’élaborer des phénoménologies dont le fondement ne soit pas l’égologie. Cet axe problématique (restreint pour cet exposé aux critiques phénoménologiques de l’intériorité4) nous permettra ainsi de jeter une lumière nouvelle sur les notions de 場所5 et de風土en tant qu’elles peuvent être mobilisées pour interroger la situation et l’incarnation du mental selon un autre mode que celui de l’intériorité.

________________
1A l’exception notable de Karatani (1980).
2. Wittgenstein (1953). Voir aussi Bouveresse (1976) et Descombes (1995).
3. Ryle (1949).
4. Heidegger (1927). Voir aussi Patocka (1936), Merleau-Ponty (1945), Sartre (1936).
5. Nishida (1911, 1918).
6. Watsuji (1935).

KURODA Akinobu (Université de Strasbourg)
Une phénoménologie de l’ombre - Une lecture croisée d’Éloge de l’ombre et de L’OEil et l’esprit -

Merleau-Ponty avait lu Éloge de l’ombre de Tanizaki, il aurait pu ajouter le nom de l’écrivain japonais à côté de Balzac, Proust, Valéry et Cézanne qui partagent tous « la même volonté », selon le philosophe français, « de saisir le sens du monde ou de l’histoire à l’état naissant ». À partir de cette hypothèse inspirée par le concept de « texture de l’Être » (L’oeil et l’esprit) et celui de « profondeur de l’être » (Le visible et l’invisible), cette communication se propose de présenter une nouvelle lecture qui consiste en une approche phénoménologique de ce chef-d’oeuvre d’essai esthétique, « l’un des textes les plus séduisants qui aient été écrits sur l’esthétique traditionnelle japonaise1 ». Il s’agit d’une tentative d’y trouver autre chose qu’« un éloge funèbre » qui est né du « sentiment poignant qu’un certain monde s’effondrait, effondrement dont l’intrusion de l’Occident était, sinon l’unique responsable, du moins l’occasion2 » ou « ce que le culte moderniste de la lumière était en train de faire perdre à l’humanité3 ».
__________
1 Jean-Jacques Origas, « TANIZAKI JUN.ICHIRŌ (1886-1965) », © Encyclopædia Universalis France.
2 Jacqueline Pigeot, Éloge de l’ombre, notice, in OEuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 1888.
3 Max Milner, L’envers du visible. Essai sur l’ombre, Éditions du Seuil, 2005, p. 388.

mercredi 19 février 2020

Conférences Samedi 29 février 2020

14h30-18h00, Inalco, 65 rue des Grands Moulins, salle 5.12


Macha SPOEHRLE (Université de Genève / Université de Tôkyô)

« Réflexions sur l’interprétation du musubi par ORIKUCHI Shinobu 折口信夫 »


Le travail d’Orikuchi Shinobu (1887-1953) s’inscrit dans un courant d’études qui relie la philologie, l’étude de la littérature et des mythes, dans une perspective rappelant parfois celle des penseurs nativistes d’Edo. L’éclectisme apparent de son œuvre, théorique et romanesque, et des disciplines qu’il aborde ne rend, selon nous, pas compte de la cohérence des questionnements qui l’animent. Cette communication se propose d’en étudier un aspect à travers le concept de musubi.
Orikuchi n’est pas le premier à avoir remarqué la place particulière des divinités du musubi et tenté de leur donner un sens. On remarque qu’il suivit ainsi le travail de Motoori Norinaga (1730-1801), ou encore, qu’il emprunta des concepts à Suzuki Shigetane (1812-1863). Mais ce qui démarque Orikuchi est son interprétation de la nature et du fonctionnement des rites (chinkon ou tamafuri). Selon la critique actuelle, celle-ci contient des arguments capables de renverser certaines idées fondatrices du shintô d’Etat, comme le culte des ancêtres, ou encore la nature par essence divine de l’empereur.
Le propos d’Orikuchi paraît à première vue contradictoire, si l’on observe l’évolution de son discours sur le shintô et les religions ou croyances dites indigènes de l’archipel, avant et après la défaite de 1945. Dans sa lecture des textes et des poèmes du VIIIème (Kojiki (712), Nihonshiki (720), Man’yôshû (compilé fin VIIIe)) il considère généralement les croyances de l’archipel comme relevant du polythéisme, voire du panthéisme. Pourtant, cette « myriade de dieux » est précédée de divinités, dites solitaires, qui ont pour « fonction unique d’insuffler une âme à toute chose ». Ainsi, le 23 juin 1946, lors d’une allocution radiophonique, Orikuchi affirme que la croyance du musubi et les rites qui l’accompagnent (chinkon) sont issus d’un principe unique et donc une expression indigène de « monothéisme », force unificatrice dans lequel le shintô devrait puiser son énergie pour faire face aux défis à venir. (« Nouvelles directions du Shintô », Shintô no atarashii hôkô, 1946). Or, nous supposons que sa thèse du musubi n’est pas réductible à une  réponse aux bouleversements idéologiques qui suivirent la défaite de l’empire du Japon.
Nous verrons que son étude de la succession impériale lors du rite d’intronisation (Daijôsai no hongi, 1928) comporte des similitudes avec son interprétation du musubi, concernant l’origine et le fonctionnement de l’âme (impériale) et son rapport au corps. Le lien (musubi) entre le spirituel et le corporel y est assuré par un medium, la miko (chamane, vestale), qu’Orikuchi étudia lors de travaux ethnographiques à Okinawa (1921, 1923). Or, la miko chez Orikuchi apparaît tour à tour sous les traits d’une conteuse (kataribe), d’une concubine de l’empereur ou de l’impératrice elle-même. Ces figures constituent un leitmotiv, qui apparaît tant dans ses études que dans ses romans. Nous analyserons le rapport entre le musubi, en tant que principe générateur d’âme à toute chose, et la production littéraire, en particulier dans l’étude de la « Genèse de la littérature japonaise (nationale) » (1924-27).

SUZUKI Hirofumi (Université de Paris / Inalco)
« Mythologie en période de crise : Recherche sur la conception de shinwa 神話 au carrefour de l’historiographie et de l’idéologie nationaliste »

Communément, on affirme que l’idéologie nationaliste du kokutai aurait eu une influence constante et durable depuis Meiji jusqu’à l’immédiate après-guerre et que, sous cette influence, les études scientifiques et objectives relatives aux Kojiki et Nihon shoki qui relevaient d’un certain tabou, n’auraient pu beaucoup se développer. Contrairement à cette idée reçue, nous entendons démontrer que la science des mythes occidentale appliquée aux textes japonais a contribué sous certains aspects au développement de cette idéologie nationaliste. Ce constat nous permettra de d’analyser d’un nouvel œil cette idéologie et démontrer que le kokutai n’est pas figé et a varié historiquement. À cette fin, nous proposons une étude axée autour de l’année 1910 comme point de basculement dans le caractère de cette idéologie.

jeudi 23 janvier 2020

Conférences Samedi 1er février 2020

14h30-18h00, Inalco, 65 rue des Grands Moulins, salle 3.03

Grégoire JOUCLAS (Inalco)
« L’analyse critique de la philosophie éthique occidentale et sa tentative de dépassement par WATUSJI Tetsurô 和辻哲郎 dans son ouvrage Ningen no gaku toshite no rinrigaku  (L’Éthique en tant qu’étude de l’humain) »

Il s’agit d’un travail en cours pour le mémoire de M2. Mes recherches consistent pour l’instant à comprendre comment Watsuji intègre, critique et tente de dépasser la conception éthique des philosophes qu’il traite dans NGTR, ceci pour poser les fondations de son propre système éthique, « adapté » à la nation japonaise. Voici l’ordre d’analyse des auteurs par Watsuji, que nous respecterons dans cet exposé : Aristote, Kant, Cohen, Hegel, Feuerbach et Marx.
Dans une première partie je présenterai et contextualiserai succinctement l’auteur (Watsuji Tetsurô) et l’œuvre (Ningen no gaku toshite no rinrigaku, abrégé NGTR) sur lesquels je travaille. En me fondant notamment sur une postface de Koyasu Nobukuni 子安宣邦, je montrerai comment le séjour en Europe de Watsuji (1927-1928), sa lecture de Heidegger et son ouvrage Fûdo 風土 ont conditionné la création de NGTR, et plus notablement de Rinrigaku 倫理学.
Dans une seconde partie je ferai parler le livre NGTR, qui présente et critique dans l’ordre cité plus haut la philosophie éthique des différents auteurs. Il s’agira de résumer brièvement et chronologiquement la pensée de chaque auteur, et la position prise par Watsuji.
Dans une dernière partie j’offrirai un résumé synthétique (« en colonne ») de la position de Watsuji face à ces différents philosophes (ce qu’il retient, critique et tente de dépasser). Nous verrons que, grâce à cette analyse en colonnes, la position de Watsuji apparaît clairement et synthétiquement.
En conclusion, j’évoquerai rapidement la suite de mon travail : d’une part, approfondir la période dans laquelle s’inscrit Watsuji, pour mieux comprendre les enjeux historiques et intellectuels qui ont produit chez notre auteur cette insistance sur les concepts de ningen (l’humanité vue comme l’espace entre chaque individu) et d’aidagara (concept lié qui parle de l’« entrelien » qui unit les humains dans une communauté vivante liée à un milieu particulier). Je m’aiderai des ouvrages de spécialistes japonais reconnus comme Koyasu Nobukuni 子安宣邦 ou Karube Tadashi 刈部直. D’autre part, je chercherai à trouver un positionnement un peu original face aux auteurs précités, qui me permettra de justifier le présent travail de recherche.

KAWASATO Suguru (Inalco, Université de Nagoya)
« KOBAYASHI Hideo 小林秀雄, Bergson et Platon : ce qui dépasse l’individu dans la critique de Kobayashi »

Vers la fin des années 1950, Kobayashi a écrit trois critiques sur la Grèce antique. Le titre de ces critique est : « L’impression de la Grèce » (1954), « Les choses démoniaques » (1958) et « La République de Platon » (1959). Non seulement ces articles, Kobayashi compare, au début de son annexe de l’ouvrage Motoori Norinaga (1979), l’idée de ce dernier et celle de Platon que l’on trouve dans Phèdre.
Nous examinons selon trois points la problématique suivante : y a-t-il le même type de structure dans la pensée de Kobayashi et dans celle de Bergson, en ce qui concerne le dépassement de l’individu et l’élan vital ?
Nous verrons d’abord selon l’interprétation de Socrate par Kobayashi que l’unité des individus se construit à travers le dialogue grâce à la force du kotodama. De même, la parole indépendante de chaque individu est créée par cette même force. Cela va donc dans les deux directions : des individus à l’unification et inversement.
Ensuite nous travaillerons, par la philosophie de Bergson, le fait que chaque espèce est produite par le mouvement de l’élan vital, c’est-à-dire la totalité qui s’avance en créant la multiplicité des espèces. C’est seulement l’homme qui peut saisir, par son intuition, le mouvement inverse de cet élan vital en remontant vers l’unité.
Dans la troisième partie, nous analysons ce qui dépasse l’individu par Kobayashi en examinant le récit d’Er par Platon et la grande bête (la société). Dans le premier, Platon a fait apparaître le monde dont il a hérité tel qu’il est dans ces récits. Ces derniers ne viennent pas de sa propre interprétation mais de ce qui dépasse Platon lui-même. En ce qui concerne la bête, Kobayashi pense que, même si on essaie de la saisir en tant que telle, on ne peut pas la contrôler. Ici aussi la volonté de l’individu est dépassée car elle ne concernera jamais qu’une partie de la bête.
Il y a une structure similaire entre la pensée de Kobayashi et celle de Bergson. En considérant les trois parties, on peut conclure qu’il y a quelque chose qui dépasse l’individu dans la pensée de Platon selon Kobayashi : ce qui existe en tant que tel, avant l’inspiration d’un individu. Il s’agit de la même chose pour l’élan vital qui préexiste à l’homme.

mercredi 19 juin 2019

Conférence Samedi 29 juin 2019

14h30-18h00, Inalco, 65 rue des Grands Moulins, salle 5.21


Eddy DUFOURMONT (Université Bordeaux Montaigne)
« Rigaku 理学 et rigi 理義 : l’invention de la philosophie (politique) chez Nakae Chômin 中江兆民 au prisme du républicanisme »

Nakae Chômin est bien connu pour son œuvre multiforme puisqu’il fut journaliste, traducteur et homme politique. Chômin traducteur du Contrat social a largement occulté Chômin introducteur de la philosophie d’expression française. À l’occasion de la parution de notre ouvrage Rousseau au Japon. Nakae Chômin et le républicanisme français (1874-1890), nous souhaitons présenter nos résultats de recherche, qui ont permis de mettre en lumière les mécanismes et les enjeux de cette démarche de traduction. Du traitement de l’Histoire de la philosophie d’Alfred Fouillée à l’utilisation de Notions de philosophie (Jourdain) ou de Matérialisme (André Lefèvre), Chômin a fait preuve d’une démarche cohérente, cherchant à utiliser un terme du Menciusrigi 理義 (Raison et justice), pour mieux penser la philosophie (rigaku 理学 chez Chômin) qu’il souhaitait introduire au Japon. Tout un pan de cet âge premier de la philosophie japonaise moderne se révèle ainsi.

KURODA Akinobu (Université de Strasbourg)
« Être passible ou la capacité de souffrir. Source affective de la philosophie chez Nishida Kitarô et Michel Henry »

« Je souffre, donc je suis. » Cette thèse énoncée par le philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948), dans son ouvrage publié en 1947, Dialectique existentielle du divin et de l’humain, aurait pu l’être par Nishida Kitarô et Michel Henry comme celle en laquelle se condense la caractéristique respective de leur philosophie.
Notre démarche consiste à faire apparaître la philosophie d’Henry au miroir de la philosophie de Nishida sous différents angles, tout en suivant le fil conducteur qu’est la notion de vie. La vie, selon Henry, est une capacité infinie de se supporter et de se souffrir elle-même. C’est dans cette optique que nous présentons une confrontation entre Nishida et Henry.
Autour de problèmes qui se posent relativement à l’épreuve de la souffrance comme capacité fondamentale de l’humain, nous pouvons bien voir comment s’articulent l’affinité et la divergence qui existent entre la philosophie du monde de la vie historique et la phénoménologie de la vie. Il s’agit de savoir en quoi consiste exactement cette affinité indéniable entre les deux et où se trouve effectivement la divergence qui les fait s’opposer de façon apparemment irréconciliable.
Les thèses posées par Henry à propos de la vie peuvent être considérées comme un grand défi lancé à la logique de la vie historique de Nishida, dans laquelle nous trouvons la forme la plus élaborée de la philosophie de Nishida. En relevant ce défi du philosophe de l’auto-affection, nous nous proposons d’aborder d’une manière interrogative la logique de la vie historique du philosophe japonais. Par là, nous entreprenons de donner à cette logique une expression plus rigoureuse, à certains égards, afin de trouver une voie qui la fasse se dépasser au-delà du champ exploré par le philosophe japonais.
Après avoir présenté brièvement quelques points cruciaux de la pensée de la vie de Michel Henry, nous allons dégager les questions pouvant s’adresser à la pensée nishidienne, afin d’interroger de manière critique la position henryenne à partir de celle du dernier Nishida, et, enfin, de faire resurgir la question fondamentale laissée en suspens par nos deux philosophes, de savoir où se situe exactement l’espace intérieur du corps propre en lequel la souffrance s’éprouve elle-même.

jeudi 23 mai 2019

Conférence Samedi 15 juin 2019

14h30-18h00, Inalco, 65 rue des Grands Moulins, salle 5.21

Teddy PEIX (docteur en Arts et Sciences de l’Art à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne)
« Jardins japonais du passé au présent : spatialité, temporalité et philosophie »

Le jardin japonais propose un espace idéalisé dans lequel le vivant s’harmonise à l’esthétique, le naturel à l’artificiel. Il médiatise la relation primordiale des humains avec la nature, et la sublime. Paysage idéalisé, peinture en trois dimensions, polyphonie des formes et des couleurs, il est conçu comme un espace poétique où d’autres arts peuvent s’épanouir : poésie, musique, calligraphie, ou danse. Les jardiniers japonais, comme le font les peintres de sansui (1) 山水 (littéralement : montagne-eau, paysage), mettent en scène des évocations provenant de leurs observations de la nature. Ils s’imprègnent de paysage, d’environnement, de poèmes ; mais que souhaitent-ils exprimé dans leurs oeuvres ? Quels choix font-ils ? Les concepteurs de jardins reprennent également, le paradigme du wabi-sabi 侘寂. Leur goût rejoint ces sept caractéristiques Zen : « Asymétrie, simplicité, sublimité austère ou sécheresse élevée, naturaliste, profondeur subtile ou réserve profonde, liberté de l'attachement, tranquillité. » (2)
Cependant, l’espace de circulation d’un jardin japonais, suppose le mouvement du corps et de l’esprit ; il évoque à la fois un passage dans la nature, un chemin sinueux dans un bois ou sur une montagne, se prête à l’introspection, à la méditation. Ainsi, le jardin japonais s’inscrit autant dans l’espace que dans le temps et, n’a pas pour objectif de révéler des contraires ou des individualités isolées mais, des connivences, des relations, ou des ensembles. Il permet de faire se rencontrer des entités : lieux, temporalités, individus, objets dans un même lieu ou dans un même instant. Mais, comment cette dynamique spatio-temporelle se conçoit-elle concrètement ?
Le jardin japonais s’envisage comme une voie, un passage et annonce un changement. Ainsi, sa création et son exploration s’envisage comme une “quête à vivre”. Restituant l’impression d’un parcours et d’épreuves concrètes, son exploration apparaîtrait telle une voie, « la Voie (dō, ) », dont il faudrait faire l’expérience.

(1) Sansui, en japonais ou shanshui en chinois (山水shan/san et shui/sui) signifie littéralement montagne - eau. Genre pictural qui serait apparu au IVe siècle en Chine. D’autres arts expriment le paysage tels que la poésie, la musique, et les jardins. Le couple montagne-eau indique que l’un ne va pas sans l’autre, ils se complètent, se répondent s’accouplent (François Jullien). Ils vont de pair comme tous les êtres avec leur milieu.
(2) « The specialist of Zen culture Hisamatsu Shin’ichi writes of seven characteristics particular to the Zen sensibility: asymmetry, simplicity, austere sublimity or lofty dryness, naturalness, subtle profundity or deep reserve, freedom from attachment, tranquility. »
Allen S. Weiss, Zen Landscapes. Perspectives on Japanese Gardens and Ceramics, op. cit., p. 15

KUWAYAMA Yukiko (doctorante à l’Université de Hildesheim, Allemagne)
« ki (qi, ), feeling and émotions – a body-linguistic phenomenological approach »

This presentation focuses on a part of my actual dissertation’s project: Leib-linguistische Phänomenologie der Gefühle im Horizont des ostasiatischen Ki-Begriffs. This part is dedicated for a both linguistic and body-phenomenological question on a certain structure of experiences which can be put parallelly to Nishida Kitarō’s concept of pure experience (純粋経験). This analogizing gaze on a structural similarity of experiences and the concept of pure experience is based on Ueda Shizuteru’s phenomenology of language (verbalization) and experience.
These experiences show a qualitative diversity, conceptualized as absorptionimmersion, the oceanic feeling (das ozeanische Gefühl) mentioned by Sigmund Freud, or Rilke’s expression of Weltinnenraum etc.. As a structural similarity, these phenomena can show a kind of status, or situation, in which one feels in a unity (or unified) with the environment. They articulate different positionings of perspectives and aesthetical qualities of experiences with different connotations for each of them. 
From the domain of phenomenology of ki () in Germany, I will introduce a current state of research made by Hisayama Yuho, who makes his phenomenological approach in a spatially oriented manner of descriptions. He describes situated experiences in different types of spherical moods (StimmungAtmosphäre) as “homosphere” (to feel identical to the environment) and “heterosphere” (to feel different, isolated to / from the environment). By this means, he illustrates a felt distance and closeness between the subject and the environment, remaining in a continuity of the both poles, equally to the phenomena mentioned above. 
My suggestion towards his approach can be formulated as a body-linguistic (leib-linguistische) phenomenological one, emphasizing rather on the aspect of feelings and emotions held by the first person’s perspective. While searching a room for aesthetical and qualitative differentiations in each phenomenon introduced above, I will concentrate especially on the subtile and delicate distinctions affected by words. With the help of a linguistic phenomenology of ki, a critical and complementing reflection on the concept of Hisayama’s “homosphere” will be enforced.

vendredi 22 mars 2019

Conférence Samedi 23 mars 2019

M. James W. Heisig, Nanzan Institute of Religion and Culture, Nagoya, Japon
« Whither Nishida’s God ? »
          
After reviewing my own struggles with the idea of God prior to coming to Japan, I will quickly review the impact of my reading of Kyoto-School philosophy on the subject. In particular, attention will be given to Nishida's own struggles with the idea and its differences from the way God is treated in the Western philosophical traditions in which I was educated. From there, I will attempt to use Nishida's own philosophy to suggest an approach that Nishida himself did not pursue. In particular, I will draw attention to 3 interlocking and relevant insights and then 2 important oversights, and from there suggest a new approach to moves the question from Nishida to a new position that builds on his ideas but is not restricted to them.

La séance aura lieu de 15h00 à 17h00 à l'Inalco, 65 rue des Grands Moulins, 75013 Paris, salle 4.17.